
💥Dire Beyrouth, c’est dire une ville-monde où la beauté cohabite avec la blessure. Notre échange avec Zeina Fayad traverse l’enfance libanaise, l’exil vers Montréal, puis le retour aux sources par l’écriture. La révolution de 2019 éclaire le décor: rues pleines, voix hautes, fatigue d’un système confessionnel usé et d’une corruption devenue norme. La crise économique serre les corps, puis l’explosion du port fracture le temps. Zeina refuse la sidération et fabrique une réponse: un roman qui tient la mémoire, relève les gestes ordinaires de solidarité et rend à Beyrouth sa dignité sensible, loin des clichés et du spectacle du désastre.
📖Le cœur du livre repose sur deux femmes, miroirs d’une cité plusieurs fois détruite et rebâtie. Leur regard porte l’archéologie d’une culture ancienne, des Philistins aux Romains jusqu’aux poètes modernes, comme si chaque époque déposait une pellicule de sens sur la peau de la ville. Zeina raconte la lenteur du travail littéraire: raturer, recommencer, se perdre, puis trouver le fil. Enseigner, à l’inverse, lui offre l’étincelle immédiate du partage. Elle oppose la salle de classe, vivante et réactive, au bureau solitaire où l’on risque le doute. Entre ces pôles se dessine une éthique: transmettre pour allumer d’autres feux, écrire pour ouvrir un refuge.
🪧Nous avons parlé politique sans jargon. Le confessionnalisme ne résume pas tout: il s’enchevêtre avec l’histoire coloniale, les ingérences, l’accueil des réfugiés palestiniens puis syriens, les armes qui verrouillent les positions. On comprend mieux comment une indignation individuelle devient matière romanesque. Ce n’est pas un récit de victimes; c’est une recherche de puissance collective, de petites victoires qui tiennent le tissu social. Zeina insiste sur l’attention: regarder les ruines, oui, mais regarder aussi les mains qui cuisinent, qui ramassent, qui chantent. La littérature, ici, sert de dispositif de soin.
📚L’édition indépendante joue un rôle crucial. TNT, organisme culturel de quartier, accueille le manuscrit et l’accompagne sans cynisme marchand. Ce choix est politique: laisser place aux voix minorées, aux récits transfrontières, aux livres qui mélangent texte, musique et image. Un QR code renvoie aux morceaux cités, prolongeant la lecture par une bande-son qui respire Beyrouth. Les illustrations d’une artiste libanaise cadrent des scènes de route, de foule, de silence. Le roman devient un écosystème: pages, sons, traits se répondent. On lit avec les yeux et l’oreille; on avance avec le cœur.
✈️Entre Montréal et le Liban, Zeina habite un va-et-vient. La distance protège parfois, mais elle inquiète aussi quand les bombardements reprennent et que le téléphone s’acharne à sonner. De là naît l’idée d’un tome 2: non pas une répétition, plutôt une manière de dire le présent qui insiste, de capter ce qui change les générations en cours de route. La question du retour définitif reste ouverte. Peut-on choisir une seule rive quand on a grandi entre les langues, entre les cartes et les familles éparses? La réponse n’est ni oui ni non: c’est écrire, enseigner, revenir par épisodes, et tenir ensemble plusieurs fidélités.
🧭Ce que l’auditeur emporte, c’est une boussole. Comprendre la révolte de 2019, l’explosion et leurs suites; reconnaître l’usure politique et la force des liens; voir comment un livre naît d’un regard têtu. La mémoire est active quand elle s’accompagne d’actes: publier hors des circuits dominants, citer la musique, partager la classe, remercier les correctrices et les amis. L’espoir ici n’est pas un slogan; c’est une pratique. Il tient dans la langue choisie, dans les héroïnes qui persistent, dans chaque lecteur qui, refermant le roman, décide d’apporter un geste — même minuscule — à la réparation du monde.

