
Samuel Lapierre : L’architecte des réalités qui déraillent
La conversation s’ouvre sur une sensation aussi familière que troublante : ce moment précis où un souvenir ne colle plus à la réalité. C’est le "glitch" dans la matrice, cette faille où le monde semble vaciller. Pour Samuel Lapierre, ce n’est pas seulement une impression, c’est un point de départ littéraire.
Dans ce nouvel épisode de 4e de Couverture, nous plongeons dans les littératures de l’imaginaire au Québec — fantastique, science-fiction, horreur — pour comprendre comment ces genres traduisent nos angoisses les plus réelles.
Entre Dark Souls et la Bibliothèque : Le parcours d'un gamer de l'écrit
Samuel Lapierre ne se définit pas par des étiquettes classiques. Technicien en documentation le jour, écrivain la nuit et adepte de jeux vidéo en tout temps, son identité hybride éclaire sa méthode. Il nous raconte avec une franchise désarmante son parcours : les années de refus, les textes envoyés aux revues littéraires, et enfin les percées marquantes, comme son recueil de poésie Le Seigneur des cendres, directement inspiré de l'univers impitoyable du jeu Dark Souls.
Pourquoi la poésie et la nouvelle ? Pour Samuel, c’est une question d’impact. Le format court permet une liberté brute, une possibilité d’être cru sans enrober la vérité. Nous avons discuté de la pression du marché du livre, de l’ombre imposante du roman, et de cette question obsédante qui guette tout auteur vivant au milieu de centaines de milliers de livres : comment justifier sa place et transformer le syndrome de l'imposteur en moteur de création ?
Les Réalités Aléatoires : 13 hypothèses émotionnelles
Le cœur de notre échange porte sur son dernier recueil, Les Réalités Aléatoires. Treize histoires éclectiques, treize styles, treize narrateurs. Samuel a conçu ce livre comme un laboratoire : on y teste des hypothèses, on pousse les personnages vers l'erreur fatale, puis on observe la chute.
L’ordre des nouvelles, savamment orchestré avec son éditeur chez L'Atelier des rêves, invite le lecteur à une gradation dans le bizarre. Samuel joue avec les codes de la nouvelle à chute, tout en s'amusant d'un paradoxe : annoncer une surprise, c’est déjà la rendre visible. Mais ici, la surprise réside souvent dans l’inéluctable : ses personnages font de lourdes erreurs et découvrent, trop tard, que l’acceptation était la seule issue possible.
La fiction comme stratégie de survie
La discussion se fait plus intime lorsque Samuel relie ses écrits à des moments charnières de sa vie : la période de la pandémie, une séparation, la réalité de la garde partagée. La "fuite du réel" n'est plus alors une figure de style, mais une véritable stratégie de survie.
À travers ses récits — une mère qui cherche à retrouver l’adolescente qu'elle était, un père qui tente de reconnecter ses neurones pour revoir le visage d'une enfant perdue — Samuel pose une question universelle : que reste-t-il de nous quand la mémoire s’efface ? Il analyse l’essor actuel des genres de l'imaginaire au Québec non pas comme une simple évasion, mais comme un miroir nous permettant de regarder "pire que soi" pour mieux supporter notre propre quotidien.
Quand la bibliothèque devient un terrain de jeu
Pour clore cet échange, nous avons transformé la bibliothèque en zone de jeu. Que faire face à un livre aux pages devenues blanches ? Entreriez-vous dans une dimension où ce sont les livres qui vous lisent ? Derrière l'humour de ces scénarios absurdes se cache la conviction profonde de Samuel : écrire, c’est déranger juste assez pour ouvrir une perspective nouvelle.

